Expositions

Paraître et être

Être malade est une chose bien particulière. Un état qui emporte tous les autres. Et dans le cas de la maladie mentale, c’est une tranchée qui vous sépare du reste du monde. La réduction à ce « mal-être » est terrifiante, quasi systématique. Elle vous condamne à un exil forcé, et l’île est loin d’être paradisiaque. De loin, comme de près, vous êtes tenu à distance, enfermé dans cette case de « malade avec troubles mentaux », quels qu’ils soient.
Rien dans l’imaginaire collectif qui y est associé ne vous aidera à en sortir. C’est une partie qui étouffe toutes les autres. Pas parce que vous l’avez voulu mais parce que cela s’est imposé à vous. Malgré vous.
Notre identité ne se définit qu’à travers notre relation à l’autre, à soi, à ses semblables. Elle est à la fois singulière et multiple, changeante et constante. Elle ne peut être réduite à une portion congrue qui ne laisserait qu’une impression floue et inexacte de notre individualité.
Ce projet photographique a été pensé comme une perche tendue pour aider à sortir de cet embourbement de la psyché, dont les patients peinent à s’extraire. Cette identité de malade qui colle jusqu’à constituer une seconde peau dans laquelle ils se sont glissés, contraints par les faits. Ouvrir une brèche afin de laisser apparaître d’autres fragments de leur identité est le point de départ. Leur laisser la possibilité, le choix d’affirmer une identité, et non plus juste en subir une. Ne plus être assigné. Exprimer quelque chose de nous, quelque chose qu’on souhaite montrer une partie, une nuance, un morceau, un extrait…

Parce qu’elle est une pelote de fils qui se nouent et dénouent tout au long de nos expériences de vie, l’identité est l’essence même de l’être humain. La réduire, la fragmenter c’est un peu comme amputer notre âme.
Pour autant, changer l’image qu’on a de soi et celle qu’on observe dans les yeux de l’autre est un long et difficile processus.
La série de portraits posés concerne à la fois les patients et les soignants volontaires qui fréquentent l’hôpital de jour en psychiatrie Voltaire de Sotteville-Lès-Rouen. Patients et soignants ensemble, afin de permettre un dialogue, une certaine porosité, un effacement des rôles attribués à chacun. Cette série s’est enrichie de moments de vie capturés pendant le quotidien de l’hôpital de jour. L’ensemble est le fruit de presque sept mois de présence, de moments, de partages, de dialogue, d’écoute et de compréhension entre nous tous.
Dans ce souci de laisser la possibilité à chacun de montrer la diversité de son identité, un travail plastique autour des tests d’encre de Rorschach est venu compléter les photos, apporter une nuance supplémentaire, une partie émotionnelle, psychique, insaisissable, qui permet à l’image de dépasser la simple représentation. Chaque patient et soignant ayant participé au projet a fait son propre test qui a ensuite été apposé sur sa photo.

J’ai dessiné, pour ma part, les tests sur les moments de vie, imprimant ainsi, à mon tour, mon ressenti sur le quotidien des ateliers. Sur la cinquantaine de photographies du projet, douze brutes, sans encre, prennent place dans six dispositifs autonomes. Les tests de Rorschach des participants ont été gravés sur des plaques de plexiglas posées en amont de ces photographies. En éclairant les plaques grâce à son téléphone, les ombres provoquées par les tests gravés peuvent apparaître et se déplacer, sur les photographies. Le but étant de faire comprendre que selon la place qu’on occupe, l’endroit et le moment où nous sommes, notre vision des gens et des choses est différente, partielle, altérée.
De la lumière peuvent aussi surgir nos ombres.
Comme un souffle de vie peut surgir d’un instantané photographique. Lydie Turco

avec la participation de la DRAC, de l’ARS, de la Réunion des Musées Métropolitains, de la ville de Rouen et du CHR du Rouvray

en partenariat avec Helio Service

Quelques unes des photographies

Visite virtuelle de l’exposition au centre socio-culturel André Malraux (Rouen) :

STRATEGIE DE L’EFFACEMENT

(exposition en cours… les photos seront déposées plus tard, il n’y a que quelques photos mises en ligne). Un catalogue de l’exposition est disponible au prix de 15 euros plus frais de port (demande à envoyer via l’onglet contact).

Dates d’exposition mises au fur et à mesure:

Du 10 février 2023 au 31 mars 2023, bibliothèque Simone de Beauvoir, Rouen

Du 13 mai 2023 au 31 août 2023, musée de la Résistance, Bondues (Lille), conférence de Lydie Turco et Maëlle Maugendre le 21 juin 2023 à 18h30.

Du 15 septembre 2023 au 27 octobre 2023, musée du château de Gaillon.

Du 15 mars 2024 au 26 avril 2024, Archives départementales d’Ille-et-Vilaine à Rennes

Du 5 mai 2024 au 15 septembre 2024, maison des mémoires La Mounières à Septfonds

Du 20 septembre 2024 au 27 octobre 2024, Abbaye de Noirlac, Bourges

Autres dates à venir

« Ton arrière-grand-père était espagnol. Républicain, il a fait la guerre d’Espagne. »

Deux phrases succinctes qui résument ce qui m’a été transmis, ce que j’ai su pendant longtemps, de la partie espagnole de ma famille. Et longtemps cela m’a suffi. Ce n’était d’ailleurs pas un sujet de discussion à la maison. La langue espagnole n’avait pas été partagée dans ma lignée. Ce pays ne transpirait pas à travers nos habitudes de vie, et peu à travers nos récits. Deux faits, qui, je le comprendrai plus tard, sont couramment présents dans les familles immigrées ayant fui la guerre. Les questions de récit, de culture, et de langue en particulier, sont dans ces cas précis, étroitement liés à des enjeux de deuil et d’intégration.

Il y a bien toujours eu ce sentiment étrange d’appartenance, commun à une grande partie des immigré·es lorsqu’on évoque ses ascendances étrangères, un peu comme un lien partagé à une terre d’origine, mais qui avait pour moi des contours diffus, un peu fantasmé, voire exotique, mais peu concret.

C’est avec la naissance de mon fils que le lien avec mon histoire et cette terre d’origine a soudainement surgi. La question de la transmission s’est alors posée à moi et un vide est apparu. Mes interrogations ont fait jaillir un pan insoupçonné de ma mémoire familiale qui s’est (re)constituée pièce par pièce, complétant par la même occasion le puzzle de mon identité propre. La guerre, la lutte, l’exil, la déchirure, les camps, l’impossible retour.

La parole a donc été le premier jalon de la mémoire familiale. Les papiers, les photographies, traces concrètes du roman familial, le second. J’ai alors réalisé que ce récit avait toujours été là, attendant d’être mis à jour, mais dont l’essence avait été transmise sans qu’il ait été nécessaire d’avoir recours aux mots. Tous mes engagements, ma révolte et mes luttes étaient contenus dans ce récit. Ils ne venaient pas de nulle part.

Ma mémoire, attendant d’être mise à jour toutes ces années, est entrée en résonance avec la mémoire collective, le récit national français, qui m’est apparu, comme ma mémoire, incomplet, partiel, flou.

Lors de la Retirada en 1939, à l’entrée sur le territoire français, les Espagnol·es ont été séparé·es, femmes et enfants d’un côté, hommes de l’autre. Le récit national fait mention de ces hommes répartis en majorité dans les camps de fortune installés à la hâte dans le Sud (plage d’Argeles, camp du Barcarès, de St Cyprien….), mais ignore la majorité (plus de 70) des départements français qui ont mis en place des « centres d’hébergements », allant du camp à la ferme. Il ne construit pas de récit officiel sur ces faits. Rien n’a vraiment transpiré dans l’Histoire de France, ne s’est transmis. Ne restent que les camps du Sud-Ouest. Pourtant les traces (documents officiels, lettres, récits, photographies…) sont bien présentes.

Je me suis alors demandée à quelle étrange stratégie de l’effacement se livre l’histoire officielle. Un demi-million de personnes sont passées par la frontière française. Elles ne peuvent pas disparaître de l’Histoire.

C’est de là qu’est né ce projet, de la nécessité de palier les manques du récit officiel, de reconstruire une mémoire collective amputée d’une partie de son histoire et de la faire perdurer. De mettre à jour et laisser des traces. Et par là même, permettre de réfléchir sur les impacts des exils forcés par la guerre, sur les mémoires (familiale et collective), sur les mécanismes de construction d’une identité, individuelle et familiale, confrontée à la violence de l’Histoire. Permettre aussi de questionner l’accueil des réfugié·es qui, encore et toujours, n’est pas à la hauteur de notre humanité.

Pour cela j’ai choisi dix lieux d’« hébergements », répartis sur le territoire français que j’ai pris en photo en numérique, en couleur. Ces photographies sont la trace contemporaine de ce qui reste ou non de ces lieux dans le présent, souvent ignorés, souvent sans plaque commémorative, sans traces justement des événements qui se sont joués en leur sein. 

En parallèle, j’ai choisi de réaliser dix portraits de famille en noir et blanc, en argentique, à la chambre photographique (Plaubel, 1955), sur lesquels se trouvent les descendant·es de familles ayant été placées dans ces lieux d’« hébergements ». Les photos de famille participent activement à l’écriture du récit familial. Elles mettent en images la temporalité de la famille et contribuent à lui donner corps. J’utilise les codes du portrait de famille du début du 20ème siècle (d’où l’utilisation de la chambre photographique) avec une spatialisation et une hiérarchisation qui donne à voir l’histoire et la lignée familiale. J’ai laissé l’interprétation du terme « descendant·es » libre à chaque famille.

Dans chacun des portraits, des objets choisis par les familles, permettent de matérialiser leur lien avec leur histoire espagnole, avant la rupture consécutive à la guerre. Sur sept d’entre eux, des portraits photographiques de leurs descendant·es sont présents, mise en abîme du lien familial qui les relie à leurs ancêtres, et aussi affirmation de l’existence de leurs disparu·es, et de ce qu’ils ont vécu. Sur deux portraits, les protagonistes directs de 95 et 98 ans sont présent·es et arborent un objet ou une photo rappelant leur parcours et origine.

En photographiant et scénographiant ainsi la généalogie, j’attire l’attention sur l’essentiel, à savoir la temporalité de la famille et le récit qui la constitue. J’interroge aussi l’inscription des descendant·es dans leur rapport à la réalité présente par rapport au récit familial.

Des archives, constituées de lettres de réfugié·es ou rapports de l’administration sur, ou provenant, des lieux d’« hébergements »  choisis, ainsi que le récit de l’histoire de chacune des familles, complètent et répondent au travail photographique, rendant tangible une réalité passée.

Reconstituer une identité familiale et une ligne temporelle qui ont été effacées comme les lieux du passé, ou déplacées comme les descendant·es, inviter à la réflexion autour des exils et migrations, réfléchir sur le délitement et l’oubli, tel est mon souhait à travers ce projet.

Lydie Turco

Photographies : Lydie TURCO

Tirages argentiques : Jean-Marc COUDIGNAC

Historienne : Maëlle MAUGENDRE

Graphiste : Poley LUARD

Remerciements : Marta López Izquierdo, Allison Taillot, André Roques, Thierry Soto, Muriel Quoniam et toutes les familles qui ont participé de près, ou de loin, à ce projet.

A mon fils, Elio Turco.

A ma famille.

Aux réfugiés espagnol.es., Républicains et leurs familles.

https://www.facebook.com/profile.php?id=100089699974408

Avec le soutien de la DRAC Normandie, de l’Ambassade d’Espagne, du département de Seine Maritime, de la ville de Rouen, des universités de Paris 8 et Nanterre, Paris Lumière.

En partenariat avec Helio service

Quelques unes des photographies prises à la chambre photographique (pour le noir et blanc) et au numérique (pour la couleur)

Les cariatides, refuge intime

Que reste-t-il lorsque tout s’effondre ? Lorsqu’on doit partir précipitamment de chez soi, d’un pays, d’une vie ? Qu’est-ce qu’on choisit ? Qu’est-ce qu’il nous reste ?
Le foyer des cèdres, à Rouen, accueille des femmes et des enfants mis à l’abri. Des personnes au parcours de vie compliqué, très éprouvant, ayant été victimes des violences les plus diverses.
Ces personnes sont accueillies pour un temps, parfois court, parfois plus long, dans des chambres exiguës et deux appartements, pour les familles les plus nombreuses.
Elles arrivent ici avec une valise, quelques sacs, qu’elles posent littéralement et symboliquement, le temps de souffler et de pouvoir reprendre le court d’une vie qu’elles espèrent transformée. Elles arrivent abimées, meurtries, déboussolées, mais aussi paradoxalement immensément fortes, droites, solides.
Ces chambres, ces espaces, lieux d’intimité, sont un condensé de leur histoire comme de leur identité. Ce sont des lieux de transition. Des lieux qui posent aussi la question de comment continue-t-on à vivre au-delà de l’horreur qu’on peut avoir subie ?
Ces pièces, sortes de boites, qui constituent le foyer, offrent une vision resserrée de leur intimité. Les personnes apparaissent un peu comme dans un cocon dans lequel elles peuvent se sentir en sécurité et s’exprimer.
Chacune a choisi ce qu’elle voulait montrer d’elle-même, de son quotidien. Chacune a aussi photographié elle-même, un objet symbolique à ses yeux.
Les femmes m’ont, dans un second temps, livré le récit d’une pièce du passé ou du futur, matérialisant la place transitoire du foyer. Ces récits entrent en dialogue avec les photographies.
Le projet « Les Cariatides (refuge intime) », dresse un portrait de ces femmes et enfants à cet instant de bascule entre une vie d’avant et une qui s’annonce. Le terme « Cariatides » faisant référence à ces statues de marbre qui soutiennent un portique, en écho à la force de vie de ces femmes, leur rôle pilier dans l’enceinte de ce refuge et au sein de leur famille.

Lydie Turco

Avec le soutien de la DRAC Normandie, du département de Seine Maritime, de la ville de Rouen, de Normandie Images, d’Emergences.

Quelques unes des photographies…